Dans cet essai majeur, Jacques Ellul analyse le basculement radical de la technique au XXe siècle. Autrefois simple outil au service de l’homme pour maîtriser la nature, la technique est devenue un système autonome, auto-accroissant et totalisant, qui impose sa logique à l’ensemble de la société. Ellul la définit comme « la totalité des méthodes rationnellement élaborées et ayant une efficacité absolue (pour un stade donné de développement) dans tous les domaines de l’activité humaine ». Elle ne se limite pas aux machines ou à l’industrie, mais englobe les techniques de gouvernement, de propagande, d’éducation, de management, de loisirs et même des relations humaines.
La thèse centrale est que la technique a acquis une autonomie quasi complète. Elle obéit à ses propres lois — rationalité, efficacité maximale, automatisme, universalité et auto-augmentation — et n’est plus un moyen contrôlé par l’homme, mais un milieu nouveau dans lequel celui-ci doit vivre et s’adapter. Les différentes techniques, devenues interdépendantes, forment un ensemble cohérent qui organise toute la vie sociale selon le seul critère de la performance. L’économie, la politique, l’État et la culture en sont imprégnés : la technique n’est plus au service de la société, c’est la société qui est restructurée pour servir la technique.
Ellul montre les conséquences dramatiques de ce processus : perte de liberté réelle, uniformisation des comportements, disparition progressive de l’individualité et des jugements moraux ou spirituels, qui deviennent secondaires face à l’impératif d’efficacité. L’homme, fasciné par les résultats immédiats et les satisfactions matérielles, se transforme lui-même en élément technique, adapté à ce nouvel environnement artificiel. Il n’y a plus de « progrès » neutre : la technique crée de nouvelles servitudes tout en promettant la libération.
Publié en 1954, ce livre visionnaire reste d’une actualité brûlante. Il ne propose pas de solution simple, mais invite à prendre conscience de cet enjeu civilisationnel majeur : la technique est devenue le véritable pouvoir organisateur de notre époque. Ellul y pose les bases d’une réflexion critique sur la modernité qui sera approfondie dans Le Système technicien et Le Bluff technologique.

























